La quête du Graal

Publié le par MB

Pendant que ce corona nous confine à nouveau… je vous propose de nous replonger dans la « quête du Graal », sujet qui ressort périodiquement dans les médias et divers supports plus ou moins philosophiques.

J’avais participé il y a une dizaine d'années à un séminaire de travail sur cette "quête..."  J'en reprends ci-dessous les principales interventions.

 

Grand Vitrail du Graal
Grand Vitrail du Graal : guer-coetquidan-broceliande.fr

 

La quête du Graal
 

GRAAL désigne communément au Moyen-Age, une coupe, un vase (de cratalem, qui se rattache au grec kratêra).

Lui est donc associée l'idée de contenant, grazal (provençal); le grial (espagnol) est équivalent au calix, d'où calice; il est aussi marmite, chaudron (calderon).
(cf. OBELIX qui est tombé dedans...mythe celtique fort et constant !)

Le mot Graal évoque aussi les bassins, les fontaines, les entrées souterraines, les cavernes, les grottes...

Ainsi, l'étymologie germanique permet d'en étendre le sens à la tombe (graben = creuser, Grab = tombe), également liée à l'idée de contenant.

 

* * *

 

Le Graal a surgi brusquement de l'ombre sous cette appellation, entre 1180 et 1190 sous la plume du romancier champenois, Chrétien de Troyes.

Il appartient à une lignée de mythes, légendes et histoires, modelés par des siècles de méditation.

Ils expriment tous le désir éperdu de l'humanité de connaître la cause et la fin de toute chose périssable, en fait, le sens de la vie !

 

Si l'on s'en tient aux textes qui nous ont été transmis, la quête du Graal est une succession de récits littéraires imprégnés des spéculations intellectuelles et spirituelles auxquels leurs auteurs pouvaient se référer, chacun à son époque.

Jean Markale, dans son ouvrage consacré au Graal, analyse chacun de ces textes, avec un regard de spécialiste du monde celtique, et ouvre des pistes de réflexions multiples.

https://www.editions-pygmalion.fr/Auteurs/markale-jean

 

* * *

 

Nous découvrons un jeune homme, présenté comme " le fils de la veuve dame ". Ses deux frères ont été tués dans des combats. Son père est mort, après être resté longtemps infirme, blessé aux deux jambes. Sa mère l'élève à l'écart du monde, pour le protéger.

 

Et, ce qui devait arriver, arriva…. Alors qu'il chasse dans la forêt, armé de son seul javelot, il rencontre ceux qu'il prend d'abord pour des diables, puis pour des anges et qui s'avèrent être des chevaliers du roi Arthur. Il n'a dès lors plus qu'une idée en tête : devenir chevalier à la cour du Roi. Sa mère ne peut le retenir. Il part, après moultes recommandations. Au moment où il franchit le pont séparant le domaine familial de l'autre monde, il voit sa mère tomber. Il poursuit cependant sa route, et parvient à la cour du roi Arthur.

 

Il tombe mal : Arthur vient d'être bafoué par un chevalier qui a dérobé la coupe de la reine Guenièvre, en a versé tout le contenu sur la reine et est reparti en défiant tous les chevaliers. Notre jeune homme réagit sur le coup, tue le chevalier félon avec son javelot, s'empare des armes et de l'armure de sa victime et s'en va, renonçant à se faire armer chevalier par le roi Arthur, qu'il juge d'une réputation surfaite.

 

Il erre ensuite dans la forêt, bien ennuyé de son cheval qu'il ne sait pas monter et de ses armes qu'il ne sait pas manipuler. Il est alors hébergé dans un château, celui du sieur Gornemant. Il lui apprend à monter à cheval, à manier l'épée et après lui avoir prodigué différents conseils, il l'arme chevalier.

 

Ce tout jeune chevalier est alors reçu dans un autre château, celui de la belle Blanchefleur.
Il combat les ennemis de Blanchefleur, en est vainqueur, et, en bon chevalier du roi, les envoie comme prisonniers à la cour d'Arthur. Il reste quelques temps auprès de Blanchefleur, mais, hanté par l'image de sa mère, il part pour la retrouver.

 

Mais il ne sait pas où il est, ni où se situe le domaine de sa mère.

 

Au hasard de son errance, il rencontre un pêcheur infirme des deux jambes. Il s'avère être le roi d'un royaume désolé et l'invite à passer la nuit dans son château. Il lui fait remettre une épée, et c'est alors qu'apparaît un cortège étrange.

 

 

Devant ses yeux se présente un valet tenant une lance éclatante de blancheur. A la pointe du fer de la lance, perle une goutte de sang, qui coule sur la main du valet. Viennent ensuite deux autres valets, tenant chacun un lustre d'or. Puis apparaît une belle demoiselle, qui tient entre ses mains un objet que Chrétien de Troyes nous dit être le Graal.

" Quand elle fut entrée avec le Graal, une si grande clarté s'épandit dans la salle que les cierges pâlirent, comme les étoiles ou la lune quand le soleil se lève. Le Graal était de l'or le plus pur ; des pierres précieuses y étaient serties, des plus riches et des plus variées qui soient en terre ou en mer; nulle gemme ne pouvait se comparer à celles du Graal ".

 

Le cortège passe, disparaît dans une autre pièce, et au petit matin, le jeune homme se réveille dans un château entièrement vide.

 

Il quitte le château, et dans la forêt, rencontre une jeune fille qui lui apprend qu'elle est sa cousine, que sa mère est morte, qu'il se nomme Perceval le Gallois et que s'il avait posé les questions : " qu'est-ce que le Graal " et " qui en sert-on ? " il aurait guéri le roi et rendu la prospérité à son royaume…

 

Perceval, puisque tel est son nom, poursuit son errance.
Il est aperçu par le roi Arthur qui envoie Gauvain, son neveu, le chercher.

Perceval, cette fois, reste à la cour du roi. Aurait-il tout oublié ? La mort de sa mère ? Blanchefleur ? Le château du Graal ?

 

 

Tout va se réveiller dans son esprit… quand arrive à la cour, la messagère d'une jeune fille prisonnière au château de Montesclaire.

Elle annonce que celui qui parviendra à la délivrer acquerra un suprême honneur. Cette intervention réveille ses souvenirs et il part, seul, à la recherche du Graal.

 

Pendant cinq ans, il erre en combattant les chevaliers qu'il rencontre. Un jour, un vendredi saint, il se fait reprocher d'être en armes par des chevaliers qui l'engagent à faire pénitence. Il suit leur conseil et va trouver un ermite. Il reste deux jours en sa compagnie, et le quitte donc le dimanche de Pâques après avoir appris une oraison incluant " bien des noms de Dieu. Il y avait parmi eux les plus grands, ceux que nulle bouche d'homme ne doit prononcer si ce n'est en péril de mort ".

…et c'est ici que s'interrompt le récit des aventures de Perceval, par Chrétien de Troyes…

 

Jean Markale n'exclut pas la possibilité que cette interruption soit due à la mort du poète. Mais elle pourrait aussi être voulue, suivant en cela la tradition du "gai savoir" en vigueur à l'époque, qui permettait à chacun de compléter le récit à sa guise.

 

De nombreux auteurs l'ont fait :
Wauchier, Denain, Manessier ont pris la suite de Chrétien de Troyes.
Robert de Boron et Wolfram von Eschenbach ont écrit leur propre version de la quête du Graal.

 

Mais c'est bien dans le Perceval de Chrétien de Troyes que nous trouvons aujourd'hui le plus d'écho, justement parce que la quête n'est pas menée à son terme, parce que le Graal est encore à chercher.

 

Peu importe que le Graal soit une coupe (celle de la Cène ou celle dans laquelle Joseph d'Arimathie aurait recueilli le sang du Christ), un chaudron (celui de Dagda), ou encore, comme dans la version de Wolfram von Eschenbach, une pierre merveilleuse, la pierre philosophale.

L'essentiel est de partir à la recherche, à la quête d'un idéal. Le Graal représente cette haute aspiration que nous nommerions aujourd'hui : "la connaissance".

 

Cette histoire nous fait entrevoir l'aventure de la vie, et la vie comme une aventure…
tout y est symbole ! Il faut savoir passer le pont pour construire son existence propre, c'est à dire couper les ponts.

 

Rester dans le domaine de sa mère, c'était rester dans un univers utérin, indifférencié, dans un état en quelque sorte non né. Cet état est celui de l'inconscient. C'est celui de l'insouciance, de l'oisiveté, mais aussi de l'ignorance.

 

Perceval part.

Il part trop tard pour sa mère, qui a eu le temps de construire, et surtout de figer, une situation de dépendance exclusive. En la quittant, il coupe enfin le cordon ombilical. Elle en meurt. Aurait-il donc été sa seule raison de vivre?

 

Rappelons-nous ce poème de Khalil Gibran :"vos enfants ne sont pas vos enfants, ce sont les fils et les filles du désir de vie; ils arrivent à travers vous et non de vous; et quoiqu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas; vous êtes les arcs qui projettent vos enfants comme des flèches vivantes; l'archer voit le but sur le sentier de l'infini et il vous tend de toute son énergie, pour que ses flèches puissent aller vite et loin".

 

Perceval part.

Il n'est pas encore trop tard pour lui.

Il a vu sa mère tomber, s'effondrer, là-bas, juste de l'autre côté du pont, mais déjà de l'autre côté du pont. Il part, sans bagage. Il est inconscient de ses actes et de leurs conséquences. Il va vers son destin, tel un voyageur errant pour qui rien n'est acquis ni fixe. Tout est encore à vivre. Il suit son instinct, ses impulsions.

 

Comment pourrait-il alors se plier à une quelconque discipline, comprendre le sens du devoir ? Arrivé à la Cour du roi Arthur, il est donc déçu. C'était pourtant apparemment le but de son voyage.

 

Perceval est déçu, parce qu'il n'a pas retrouvé à la cour du roi, les diables devenus anges croisés dans la forêt de son enfance. Il s'est trouvé face à la réalité. Il part, laissant derrière lui les métaux d'une gloire illusoire, avec pour seul bagage, l'épée d'un félon.

 

Il ne sait qui il est, ni plus même où il va.

 

La quête elle-même va pouvoir commencer.

 

C'est parce qu'il erre, dans cet état de presque complète ignorance, qu'il peut rencontrer Gornemant. Il va vivre sa première initiation: celle de  l'art de la guerre. C'est l'apprentissage de la discipline, de l'obéissance, de la bravoure, et du devoir. Ce n'est qu'une fois son instruction achevée que son maître l'arme Chevalier.

 

Il peut repartir. La fougue et l'énergie sont là, mais canalisées. Il part donc combattre pour son roi.  Il accomplit son devoir de chevalier.

 

C'est alors seulement qu'il peut rencontrer Blanchefleur et vivre sa seconde initiation: celle  de l'amour. C'est parce qu'il s'engage à combattre les ennemis de Blanchefleur qu'elle complète son apprentissage et le conduit à sa maturité d'homme.

 

Comblé par les victoires, et par l'amour, il reste auprès d'elle.

Et s'il s'agissait d'un conte populaire traditionnel, l'histoire s'arrêterait là, en une phrase : ils vécurent heureux et eurent de nombreux enfants !

 

Mais Perceval n'est que faussement né. Il ne sait toujours pas d'où il vient, ni qui il est.

Il reste donc auprès de Blanchefleur, mais quelque temps seulement.

Il doit poursuivre sa route. Elle le laisse partir. Elle ne le retient pas.

Cette initiation par l'amour est l'apprentissage de la liberté, du don de soi absolu, sans condition.

Et Perceval poursuit sa route, qui apparaît comme la manifestation de son errance intérieure. Contrairement aux autres chevaliers, il ne cherche pas la prouesse et le triomphe à travers ses actions. Il se cherche lui-même, dans des contrées désolées.

 

C'est alors qu'il vivra différents évènements qui lui sont totalement propres, et qui lui révèleront progressivement certains éléments de sa quête :

C'est la rencontre avec le roi pêcheur, blessé aux jambes comme son père.
Ce roi est son oncle, mais il ne le sait pas encore.

Puis, il se voit remettre une épée, ce dont il ne s'étonne pas.

C'est l'épée de son clan, mais il ne le sait pas encore.
Par cet acte, il est reconnu comme celui qui doit accomplir une mission.

Enfin, vient le cortège du Graal, qui diffuse une lumière si éclatante.
Mais il ne pose aucune question. Serait-ce par discrétion ?

 

En fait, nous sommes ici au cœur même d'un récit manifestement symbolique, d'un système essentiellement rituélique. Le terme quête prend maintenant tout son sens. La quête, par son étymologie latine quaerere signifie à la fois chercher et demander. Elle ne saurait exister s'il n'y avait "enquête" et implicitement questions posées.

 

Dans ce contexte, la question que doit poser le héros n'est pas là pour lui apprendre quoi que ce soit, car paradoxalement la réponse est déjà connue ! Le fait que Perceval ne pose pas de question signifie qu'il n'a pas la Parole, parce qu'il ne dispose pas encore de la réponse. Il n'est pas encore accompli.

 

C'est une autre façon symbolique de signifier que la vérité est en lui, et qu'il lui appartient de  la découvrir.

 

Perceval entreprend un véritable cheminement initiatique. Il est à la recherche de son nom, c'est à dire à la recherche de soi, mais il ne sait pas encore que c'est là que se trouve la véritable connaissance !

 

Son nom lui est révélé. Il sait aussi maintenant qu'il aurait rendu la prospérité au royaume du roi blessé s'il l'avait interrogé sur le Graal. Il retrouve son chemin, et rentre à la cour du roi Arthur.

 

A nouveau, l'histoire pourrait s'arrêter ici en une phrase : " il rendit hommage à son roi, sa vie durant, combattant courageusement et victorieusement jusqu'à sa mort ".

 

Mais il repart, cette fois à la quête du Graal même. Il part seul.

Il combat, pendant, nous dit-on, cinq ans, le nombre d'années nécessaires pour arriver à la croisée du chemin de la connaissance.

Celui qu'il croise est un ermite cette fois. Il passera trois jours en sa compagnie, du vendredi saint au dimanche de Pâques. Cet ermite, un autre de ses oncles, lui révèlera, ce jour, "bien des noms de Dieu".

 

Perceval était donc prêt à recevoir une initiation complète. Il a traversé les ténèbres pour accéder à la vraie lumière. Il est symboliquement mort à sa vie terrestre, pour ressusciter le troisième jour. Lui sont alors révélés "bien des noms de Dieu", que l'on ne doit pas prononcer. C'est une invitation à se dépasser, à aller au-delà de ce qui va de soi. Perceval poursuit son cheminement initiatique, à la recherche de la Vérité, sachant que son expérience est encore peu de chose par rapport à ce qu'il ignore. A l'instar de l'ermite, il est en quête de sagesse et de spiritualité. Le chemin qu'il est appelé à prendre est celui de la Connaissance ultime.

 

Ayant reçu son nom, il a appris à se questionner et donc à se connaître. Ayant reçu les noms de Dieu, il est maintenant appelé à poursuivre sa quête, pour connaître les voies de l'illumination spirituelle.

 

Car c'est bien cette recherche spirituelle de la Lumière que symbolise la quête du Graal. Chrétien de Troyes souligne la luminescence, la clarté très particulière du Graal. C'est parce qu'il s'agit d'une illumination toute intérieure, qui rayonne à l'extérieur, à l'instar de la lumière solaire. Mais n'oublions pas que le soleil, s'il est lumineux “à faire pâlir l'inaccessible étoile”, ne peut se révéler que par les ténèbres.

 

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Publié dans Histoire

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